Éduquer les jeunes à l’argent

L’argent, les parents et leurs enfants

L’argent est un objet complexe au centre de notre vie sociale et psychique

  • Instrument de mesure de la valeur des choses, instrument de paiement et moteur des échanges économiques, enjeu de débats et de conflits – notamment au sein des familles et des groupes sociaux – il structure la vie économique et les rapports sociaux ;
  • Il est omniprésent dans notre vie professionnelle, amoureuse, familiale, sociale, intellectuelle. Il nous stimule, nous oriente, nous classe, nous questionne et parfois nous tourmente ;
  • Il suscite en nous des sentiments intenses, conscients ou cachés : sécurité, liberté, plaisir, puissance, fascination, envie, incompétence, peur de manquer et de mourir, dépendance, méfiance, danger, mépris, culpabilité, injustice, angoisse, honte, mal-être, violence, etc.
  • Les difficultés d’argent de toutes sortes sont source de souffrance psychique et sociale pour les personnes qu’elles touchent.

Les jeunes sont concernés par l’argent

  • Dès leur plus jeune âge, ils sont la cible privilégiée de l’industrie publicitaire pour les convaincre de devenir des consommateurs ;
  • A partir de quatre ou cinq ans, ils sont conscients de la différence entre les classes sociales et, plus qu’on ne le croit, des éventuelles difficultés financières de leurs parents ;
  • Adolescents, ils sont souvent prisonniers de ce qu’on pourrait appeler la dictature des marques, en particulier en matière de vêtements, de chaussures, de smartphones, etc. Ils ont peu de ressources financières propres et poussent souvent leurs parents à se mettre en déséquilibre budgétaire pour satisfaire leurs désirs ;
  • Jeunes adultes, ils vont devoir apprendre l’autonomie financière, ce qui signifie être capables de gagner de l’argent par leur travail et de gérer leur budget avec vigilance. Mais un marché du travail dégradé les prive parfois d’un accès à des ressources financières régulières, et ils méconnaissent les bases élémentaires de la gestion du budget…

Méconnaitre l’argent, c’est augmenter le risque d’être surendetté ou financièrement fragile sur de longues périodes.
Le surendettement est un phénomène social grave qui touche tant les adultes que les jeunes.

Ses causes sont multiples :

  • La précarité financière et sociale croissante des ménages ;
  • La pression de la société publicitaire de consommation, qui installe dans les esprits l’idée d’un droit universel au plaisir par la consommation et l’impératif : « Tu dois consommer ! » ;
  • Une distribution du crédit trop souvent laxiste par les banques ;
  • L’absence fréquente d’éducation des enfants et des adolescents au sein de la famille en matière d’argent et de gestion du budget ;
  • L’incapacité de certains parents (souvent transmise à leurs enfants) à gérer leur budget de façon ordonnée et claire ;
  • L’absence ou l’insuffisance d’une épargne de précaution.

Les effets du surendettement sont redoutables

  • Une personne surendettée devient socialement exclue ;
  • Elle est harcelée par ses créanciers et par les huissiers ;
  • Elle risque d’être expulsée de son logement ;
  • Elle est souvent harcelée par ses créanciers et mise dans une sorte de camisole financière de remboursement ;
  • Sa santé psychique et physique est souvent perturbée ;
  • Etc.

De nombreuses familles sont touchées par une fragilité financière qui les empêche de vivre décemment et en sécurité. Initier les jeunes à l’argent est donc un acte éducatif majeur.

Que faudrait-il « enseigner » aux jeunes en matière d’argent ?

L’argent est un objet complexe qui tient une place centrale dans nos vies :

  • Il est au cœur de la vie économique ;
  • Il est présent dans nos relations avec nos proches (parents, amis,
    voisins, commerçants) ;
  • Il différencie socialement les personnes selon leur état de richesse ;
  • Il a souvent un impact sur notre identité psychique et sociale ;
  • C’est un « excitant » psychique, qui peut stimuler puissamment nos sentiments (désir, envie, puissance, fierté, sécurité, jubilation, souffrance, honte, culpabilité etc.) et nos rêves ;
  • C’est un puissant moteur d’action qui nous pousse à travailler pour en gagner ;
  • Travailler, c’est entrer dans le monde social et dans le monde économique et en devenir un acteur reconnu : « Je produis des biens ou des services pour la société, en retour la société me fournit de l’argent pour me permettre d’acheter des biens et des services dont j’ai besoin. »

L’argent peut prendre deux formes, qu’il est indispensable de distinguer :

  • Quand il entre dans nos ressources ou qu’on le dépense par exemple chaque semaine ou chaque mois, on dit qu’il circule sous forme de flux. Gérer son budget, c’est équilibrer l’argent qu’on perçoit et qu’on dépense chaque mois de manière régulière et répétitive ;
  • Quand il s’accumule de façon durable (ex. lorsqu’un enfant le met dans sa tirelire, lorsqu’un adulte le place durablement sur un compte d’épargne, ou encore lorsqu’on l’investit pour acheter un appartement ou une maison), on dit qu’il prend la forme d’un stock : c’est le patrimoine, c’est-à-dire ce que chacun possède durablement, évalué en équivalent argent. A noter que nos dettes sont un stock ou un patrimoine négatif.

L’argent n’est ni un dieu, ni un maître ni même un serviteur, il est juste un moyen de paiement, donc un objet qui facilite les échanges avec autrui.

Cet objet est précieux parce que :

  • Il est indispensable pour vivre et pour faire vivre sa famille : sans
    argent, on vit dans la dépendance à l’égard des proches ou de la société ;
  • C’est un concentré de valeur qui donne du confort et de la puissance à
    ceux qui en ont.

Chacun a donc besoin de s’en procurer en quantité suffisante.

Beaucoup le font par leur travail, et l’apprentissage d’un métier permettra en
principe de « gagner » l’argent dont on a besoin.

L’argent est facile à dépenser. Souvent, on oublie à quoi on l’a dépensé et on
se dit : « Je n’ai plus d’argent : où est passé celui que j’avais ? » On a
l’impression que l’argent s’évapore sans faire de bruit et sans laisser de
traces. Il convient donc de dépenser l’argent avec conscience et prudence.

L’argent est difficile à gagner.

L’argent est précieux : certains individus, certains commerçants et/ou
certaines entreprises cherchent donc à s’approprier notre argent par la ruse
et parfois par des moyens illégaux : on dit que ce sont des prédateurs, comme
s’ils venaient voler notre argent dans nos poches.

Nous devons donc être très vigilants et parfois combatifs contre ces
prédateurs sociaux pour protéger notre argent.

La société de consommation nous invite, avec insistance et souvent de façon
trompeuse, à faire des dépenses non indispensables ou même futiles.

Si on manque de rigueur et de prudence dans nos dépenses d’argent, on
risque d’en manquer rapidement. Cela nous conduit parfois à recourir au
crédit, et à devenir surendetté.

Il est donc indispensable de gérer notre budget avec une grande attention :

  • Gérer son budget, c’est tenir ses comptes, c’est-à-dire noter rigoureusement ses ressources R (l’argent qui entre) et ses dépenses D (l’argent qui sort), et s’interdire de recourir au crédit pour des motifs futiles ;
  • On gère son budget généralement mois par mois ;
  • Un budget peut prendre trois formes différentes :
    – Il est équilibré quand R = D ;
    – Il est excédentaire quand R > D (on fait alors de l’épargne) ;
    – Il est déficitaire quand R < D (on doit alors soit prendre sur son épargne si on en a une, soit recourir au crédit.)
  • Gérer son budget, c’est obtenir que ses ressources soient, mois après mois, supérieures ou au moins égales à ses dépenses, et donc chercher à augmenter ses ressources et/ou à diminuer ses dépenses ;
  • Pour gérer son budget, un concept essentiel : le reste à vivre, c’est-à-dire ce qui reste de nos ressources quand on a payé toutes les charges contraintes et à peu près fixes (loyer, impôts, assurances, forfaits téléphonique, assurance santé complémentaire, etc.)
    Le reste à vivre sert à payer les dépenses variables : nourriture, vêtements, entretien de la maison, soins du corps, loisirs, etc.
  • Gérer son budget, c’est aussi prévoir, c’est-à-dire se poser la question : la semaine prochaine, le mois prochain, l’année prochaine, comment vont évoluer mes ressources et mes dépenses d’argent ? Que dois-je faire aujourd’hui pour faire face à ce qui pourrait arriver demain ?
  • Gérer son budget, c’est enfin contrôler, après coup, si les prévisions qu’on avait faites se sont ou non réalisées et pourquoi ;
  • Surveiller ses crédits en cours est le complément indispensable de gérer son budget. Recommandations :
    – Ne recourir au crédit que pour des acquisitions indispensables et pour des objets durables ;
    – Éviter le crédit renouvelable, très coûteux et dangereux ;
    – Éviter de mettre son compte courant bancaire en position de débit, qui est une forme de crédit renouvelable ;
    – N’emprunter que si on a une capacité de remboursement ;
    – Contrôler régulièrement le capital restant dû sur l’ensemble de ses crédits.

Il est sage de constituer une épargne de précaution, c’est-à-dire mettre de l’argent de côté pour faire face à un éventuel accident de la vie (maladie, accident, perte d’emploi, séparation etc.) qui souvent diminue nos ressources et/ou augmente nos dépenses de manière incontrôlable et dangereuse (de façon optimale, le montant de cette épargne de précaution devrait être d’environ six mois de revenus moyens. Pour ceux qui n’en ont pas, un premier objectif pourrait être de deux mois de revenus moyens).

Si on a une épargne de précaution, on peut l’utiliser pour compenser les pertes d’argent occasionnées. Si on n’a pas d’épargne de précaution, on sera obligé de recourir au crédit, qui peut nous entrainer dans le surendettement.

Comment, concrètement, faire passer ces messages aux jeunes ?

L’approche pédagogique que nous recommandons envers les jeunes est :

  • Créative, et notamment fondée sur le jeu et le dessin ;
  • Interactive
    L’animateur pose des questions à son auditoire, et rebondit sur leurs réponses, il évite de se présenter comme le transmetteur d’un savoir ;
  • Centrée sur l’expérience de vie des jeunes eux-mêmes : le débat part de cette expérience vécue et de l’opinion des jeunes ;
  • Agréable ;
  • Joyeuse et simple : l’intervention cherche à stimuler l’intérêt des participants, leur jugement, leur créativité ;
  • Non dogmatique ou péremptoire ;
  • La posture de l’intervenant est celle d’un adulte engagé dans la vie économique et familiale qui :
    – Propose une réflexion sur un sujet central et rarement traitée avec clarté ;
    – Organise le débat pour que chacun puisse donner son témoignage et son point de vue ;
    – Fait part de son expérience personnelle ;
    – Donne à voir certains aspects cachés des questions relatives à l’argent ;
    – Donne son propre sentiment sur ce qu’il est sage de faire ou de ne pas faire en matière de gestion d’argent.
  • Concrète : présenter par exemple :
    – Un exemple de budget d’une famille ayant des revenus modestes mais qui gère son budget avec vigilance et réussit à constituer une épargne de précaution ;
    – Un autre exemple d’une personne jeune et célibataire qui a tendance à dépenser beaucoup, dont le compte courant bancaire est régulièrement débiteur et ayant un crédit renouvelable qui lui coûte cher ;
    – Les données chiffrées d’une situation de surendettement (et faire apparaître en particulier le reste à vivre, notion essentielle à enseigner), et expliquer le vécu souvent très douloureux des personnes surendettées.

Annexe 1. Témoignage d’A., psychothérapeute et mère de famille

L’argent dans la famille

J’ai grandi dans une famille qui avait des valeurs d’honnêteté, de travail, de courage, de persévérance, de prévoyance, de responsabilité et de générosité et qui était adepte du « dépenser utile ».

Portée par ces valeurs auxquelles j’adhérais, j’ai pris mon envol en les emportant dans mes bonnes résolutions de futur parent éducateur.

Puis je me suis mariée et, en douze ans, quatre enfants sont nés dans notre famille.

Notre vie s’est organisée dans un contexte matériel chaotique où se succédaient des périodes d’aisance financières suivies de grande précarité.

Dans cette dernière situation, j’ai découvert la frustration, l’irritabilité, l’angoisse, le manque. Et lorsque l’argent manque gravement, tout peut vaciller : la santé physique et morale, la vie familiale – à cause des conflits – et la vie sociale – à cause de l’isolement.

Certaines valeurs ont tenu le coup : l’honnêteté, le travail, le courage, la persévérance et la responsabilité. D’autres ont malheureusement été mises entre parenthèse : la prévoyance, l’épargne et la générosité ; j’en parlais toujours comme de principes très importants, mais je ne pouvais les mettre en pratique.

Il n’était évidemment pas question de sortir du droit chemin, car l’honnêteté restait une valeur essentielle : il n’a donc jamais été question de voler, d’emprunter sans rembourser ou de tenter d’échapper à un paiement. Je préférais négocier des reports ou m’astreindre à des échelonnements.

Aujourd’hui, j’ajouterai à mes principes le fait de ne rien demander ni devoir à personne ; j’ai durci mon principe consistant à prendre mes responsabilités et à anticiper toute dépense, même les plus imprévisibles … et je m’en suis ouverte à mes enfants, de même que je me suis souvent exprimée auprès d’eux sur la
nécessité d’épargner (que je concrétise moi-même à nouveau).

Dans les meilleures périodes financières, j’ai découvert et apprécié le plaisir de dépenser normalement ; la contribution de l’argent à la réalisation de moi, de mon couple et de la vie de famille ; les bienfaits de savoir distinguer l’essentiel du superflu ; l’art de la dépense mesurée qui ne frustre pas ; le bonheur de la dépense
coup de cœur quand elle est raisonnable et qu’on peut la payer sans se mettre en danger. Et j’ai pu discuter de tout cela avec mes enfants, toujours dans un échange éducatif.

L’argent de poche des enfants

Il est la clé de l’éducation à l’argent. Il doit être donné de manière régulière, et son montant être adapté aux besoins de l’enfant, qui évoluent avec l’âge.

L’argent de poche est le moyen d’une éducation à la liberté, à l’autonomie et au respect :

  • D’une part le parent s’initie à ne plus maîtriser tous les faits et gestes de son enfant, à ne pas le juger, à lui faire confiance, à être présent uniquement dans les situations délicates qu’il rencontre ; il est le « parent éducateur » dans toute la grandeur de cette mission : respect, bienveillance et repère fiable. L’argent de poche est une réalité de la vie à dimension éducative et doit être donné sans contrepartie.
  • Pour sa part, l’enfant apprend la liberté et l’autonomie :
    – Il fait ses expériences de consommateur, dont il tire les conséquences, une vraie leçon de vie à l’échelle de son âge ;
    – Il se retrouve partagé entre principe de plaisir et principe de réalité ;
    – Plus tard les enfants poursuivent cet apprentissage de vie avec des revenus un peu plus importants (saisonniers ou salaire évolutif d’apprenti), avant d’entrer dans le monde des travailleurs actifs totalement autonomes.

J’ai profondément regretté de ne pas avoir pu assurer en continu le versement d’un argent de poche à mes enfants et donc cette part éminente de leur éducation.

Pour autant, chez nos enfants devenus grands, l’argent n’est pas un sujet tabou, et ils parlent d’argent au sein de leur couple… ce que leurs parents n’ont peut-être pas fait suffisamment…

La différence de revenus, la place de l’argent dans le couple, les dépenses, les projets, l’épargne… sont autant de sujets à aborder préalablement quand on envisage de s’engager ensemble dans la vie, puis quand on partage la vie au fil des jours et des années.

Les valeurs positives autour du travail, de l’argent et de son utilisation semblent bien présentes chez ces jeunes adultes. Je les ai pensées si fort que, même lorsque j’étais dans l’impossibilité de les mettre en pratique, le message s’est probablement transmis inconsciemment… Et les leçons qu’ils ont pu tirer des expériences heureuses ou douloureuses vécues en famille leur ont probablement permis d’élaborer leurs propres principes.

Mes deux conseils essentiels aux parents pour éduquer vos enfants à l’argent :

  • Gérez vous-mêmes votre budget (au quotidien) et votre patrimoine avec sagesse et clarté : l’exemple est le meilleur vecteur d’éducation de vos enfants à l’argent ;
  • Parlez d’argent en famille sans excès mais sans cachotteries inutiles : l’argent est un objet essentiel de la vie de tous les jours, il est normal et bienfaisant d’en parler simplement quand l’occasion s’en présente et plus encore lorsque cela permet de faciliter la cohabitation de tous au sein de la famille.

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